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Prendre soin par l’écriture et la lecture
Une conférence d'Alexandre Gefen

Samedi 1 décembre 2018

© Alexandre Gefen

La notion de soin constitue le fil conducteur de la passionnante conférence donnée le 1er décembre à la Médiathèque par Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la fiction et auteur de Réparer le monde : la littérature française face au 21e siècle, paru en 2018 aux éditions José Corti.

Alexandre Gefen ouvre cependant le champ, explorant plus largement les multiples visages qu'emprunte la littérature contemporaine française, dans ses rapports exclusifs avec l'expression du réel, le soin et l'empathie. Il s'appuie sur le corpus de 300 textes qu'il a constitué pour son étude, symptomatique selon lui de la production de la fin du 20e siècle et du début du 21e siècle, d'Annie Ernaux à Maylis de Kerangal, en passant par Laurent Mauvignier ou François Bon.

Lectures sur ordonnance

À la première question : "À quoi sert la littérature ?", il est proposé de retenir la définition de Patrick Modiano : "La littérature donne du mystère aux choses". Mais pas uniquement, souligne Alexandre Gefen, la littérature permet aussi de témoigner du réel, dont elle aide à prendre conscience, et d'élargir le champ des connaissances. Et depuis quelques années, elle emprunte, même si le phénomène n'est pas nouveau, le champ de l'acccompagnement, de l'aide, de la (re)construction de soi. Révélatrice, la vogue de la bibliothérapie en matière de lecture, née à la fin du 19e siècle aux États-Unis, s'incarne diversement, à travers les conseils de libraires, la présence d'écrivains dans les hôpitaux, les ordonnances médicales ou encore la mode des "feel-good books".

En France, deux auteurs portent cette démarche : Marc-Alain Ouaknin, dont le livre Bibliothérapie : lire c'est guérir montre que l'enrichissement de la langue apportée par la lecture permet d'aborder différemment la douleur et Régine Detambel qui voit la lecture comme création d'un "espace à soi" dans son essai Les livres prennent soin de vous.

"Une attention fine au monde, où l'écrivain va chercher la justesse"

Du côté des écrivains, loin du formalisme, de la notion d'art pour l'art ayant dominé la production littéraire pendant une bonne partie du 20e siècle, un virage vers le réel et sa représentation est amorcé qui pourrait évoquer le projet réaliste et naturaliste de la fin du 19e siècle mais sans la notion de "roman sur rien" portée par Flaubert ou l'aspect pseudo scientifique d'un Zola. Car cette nouvelle écriture française veut "panser ce qui peut être pensé" comme l'écrit Emmanuel Carrère, auteur cité à de nombreuses reprises.

Patrick Modiano / Maylis de Kerangal

Annie Ernaux / Emmanuel Carrère

Alexandre Gefen ose une définition de la littérature actuelle qui recouvrerait tout ce que les sciences sociales et historiques ne peuvent dire du réel, une révélation qui ne pourrait être portée que par la métaphore, la symbolisation. "Le projet est de livrer des grands récits sociaux, porteurs d'une émotion collective, partagée" soutient Alexandre Gefen.

La littérature s'empare ainsi des blessures historiques, à travers des personnages oubliés de la grande histoire, extrêmement proches de nous. C'est le projet d'un Modiano, dans Dora Bruder, d'un Pierre Michon, dans les Vies minuscules, d'un Laurent Mauvignier, dans Des hommes. Certains auteurs privilégient la beauté de la langue rendant justice aux laissés pour compte, d'autres se tournent vers des récits documentés, à la marge du journalisme littéraire.

Toute une production littéraire contemporaine cherche à résoudre le trauma, le deuil, autant au profit de celui qui écrit que du lecteur, qui peut y trouver une identification, une reconnaissance. Philippe Forest, dans L'Enfant éternel, ou Camille Laurens dans Philippe, en sont des exemples phares. En témoignant des luttes ouvrières, des fractures économiques et de la précarité sociale, de François Bon à Marie-Hélène Lafon, l'auteur agit également en "écrivain public".

Construire son identité en lisant, en écrivant

Alexandre Gefen s'attarde ensuite sur la notion d'"identité narrative" forgée par le philosophe Paul Ricoeur dans son essai Temps et récit, à savoir la nécessité de disposer d'une continuité qui nous permet de vivre nos vies, de leur donner un sens. En ces temps d'inquiétude identitaire, d'injonction à l'originalité, l'écriture autofictionnelle fait florès, jusqu'à estomper la frontière entre "grande littérature" et pratiques amateur. En témoigne notamment le recueil de ces écrits personnels par Philippe Lejeune, théoricien de l'autobiographie, au cœur de l'Association pour l'autobiographie et le patrimoine autobiographique.

Quant au lecteur, il trouve via la lecture de ce type de récits l'occasion de changer de point de vue, "d'entraîner la machine à comprendre autrui", de développer l'empathie grâce à la "transparence intérieure apportée par la fiction". Alexandre Gefen cite D'autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère comme oeuvre emblématique de cette force de la littérature, créatrice d'empathie et de lien.

© Médiathèque de Roanne

Une tradition ancienne se voit renouvelée

Rien n'étant nouveau sous le soleil, Alexandre Gefen met l'accent sur les origines de ces récentes formes d'expression littéraire. Il y voit notamment une forme actualisée de la notion antique de "catharsis", - la transformation chez le lecteur d'émotions excessives via l'intérêt porté à l'expression artistique de ces mêmes émotions- . Les récits relatant deuils, traumatismes, s'inscrivent dans la lignée des tombeaux et éloges funèbres classiques. La bibliothèque, envisagée par les égyptiens comme "lieu pour les soins de l'âme", la tradition littéraire et philosophique de la consolation trouvent de nouvelles incarnations contemporaines. La nouveauté réside essentiellement dans  le caractère collectif et partagé de l'empathie générée par ces récits, dans la réactivation d'une fonction sociale de la littérature qui agit avec et sur le monde.

Se distinguant d'autres formes littéraires existant aujourd'hui, comme les écrits ludiques, la fantaisie, la littérature d'évasion, la littérature réparatrice identifiée par Alexandre Gefen s'expose à la fois aux critiques des hérauts de l'esthétisme, du formalisme et aux foudres des défenseurs d'une littérature engagée et révolutionnaire. Elle n'en constitue pas moins une tendance forte de la production littéraire française contemporaine, qu'Alexandre Gefen perçoit comme immensément riche, variée et connectée au monde et à ses évolutions.

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