Vous êtes ici

Deux romans peuvent-ils dialoguer ?
De Vita Sackville-West à Virginia Woolf

Vita Sackville-West et Virginia Woolf

Vita Sackville-West 1926
George Charles Beresford - Virginia Woolf in 1902
Domaine public

Au-delà des années séparant leur publication, au-delà d’intrigues ou de personnages présentant des caractères communs, au-delà des proximités de deux auteurs, des romans peuvent-ils entretenir un lien sensible ? Prenez deux romans publiés à 50 ans d’intervalle – Croisière de Virginia Woolf, 1915, et La traversée amoureuse de Vita Sackville-West, 1961 – avec un même point de départ, des protagonistes, dignes représentants de la bonne société anglaise, prenant place sur un bateau pour une croisière. Destination exotique pour chacun, ici l’Atlantique sud, là l’Océan Indien.

Croisière relate le voyage d’une jeune femme, accompagnant sa tante en Amérique Latine, voyage qui prend des allures d’initiation à une High Society moins reluisante que ses apprêts ne le laissent supposer, mais plus attachante, excitante et authentique qu’il n’y paraît. Elle rencontre un jeune homme. La déclaration de celui-ci, au cœur de la forêt sauvage, constitue une promesse de bonheur. Une maladie tropicale survient, bousculant cette ascension vers l’ivresse de l’amour. La traversée amoureuse procède à rebours : un homme se sachant condamné, entraîne l’objet de son amour secret en croisière. Il doit lutter contre lui-même, ses préventions, ses peurs, ses jalousies, pour imposer et s’imposer cet amour.

Une écriture lumineuse

L’arrière-plan, un bateau et la luxuriante nature tropicale, participe de manière directe à la construction du récit et à la caractérisation des personnages et des situations. Tout se passe comme si les décors exubérants, fantasques et assurément dépaysants pour l’époque, révélaient la nature profonde des êtres et des sentiments et exacerbaient l’urgence de vivre.

Face à ces deux situations dramatiques, comment expliquer le même rayonnement, la même vibration, le même sentiment de plénitude que la lecture de ces deux romans procure ? Ni l’un ni l’autre des romans ne sauraient être qualifiés de bluette fleurant bon l’eau-de-rose. A contrario, Croisière et La traversée amoureuse ne sont pas non plus les œuvres les plus symptomatiques de leurs auteures, loin de leurs thèmes de prédilection : La traversée amoureuse ne contient pas tout le mordant, l’ironie, la noirceur et le détachement dont Vita Sackville-West fait montre ailleurs. Croisière déploie un récit plus linéaire, moins télescopé, moins intériorisé aussi, que ce que Virginia Woolf expérimente par la suite.

Au fil des pages, préside de fait une écriture de lumière qui illumine chaque scène. L’évocation des paysages, comme des sentiments, trouve chez chacune des auteures des couleurs sublimées par la lumière. Du soleil, filtrant à travers des canopées ou s’écrasant brutalement sur les bâtiments. De la nuit, rendue irréelle par un orage électrique ou apaisée des lueurs séléniques.

Lutétia
Le Paquebot Lutetia appartenait à la Compagnie Sud Atlantique, filiale des Chargeurs réunis
​​​​​Domaine public

Vers deux heures du matin, j’ai été réveillée non par un bruit, mais par une lumière, une curieuse lumière verdâtre qui inondait ma cabine et demeurait immobile, comme si le rayon d’un phare avait été braqué sur mon hublot. Je me levai et vis que le ciel tout entier était illuminé ; la mer calme, unie comme un miroir et lustrée ; la forme sombre d’une île pointait à l’horizon. Le silence était absolu, excepté le murmure soyeux de notre passage sur l’eau. Je compris tout de suite qu’il s’agissait d’un orage magnétique et mes pensées s’envolèrent vers Laura […] Un éclair zébra l’obscurité et s’immobilisa à nouveau : on aurait dit que les cieux n’étaient qu’une immense caverne lumineuse, s’étendant à l’infini, comme la mer, car il n’y a avait plus d’horizon pour les séparer. Et il me semblait que l’amour lui aussi était pareillement rayonnant et sans limites. C’est ainsi, pensai-je, que doit être une expérience mystique.

La traversée amoureuse, Vita Sackville-West

Le pré-amour plus beau que l’amour

Croisière et La traversée amoureuse instaurent un dialogue intense et sous-jacent traitant d’histoires d’amour et, dans une certaine mesure du concept du roman d’amour. Virginia Woolf et Vita Sackville-West déplacent le nœud de l’intrigue : la construction du récit n’a aucunement pour but de culminer en un happy end ou en un déchirement mais plutôt de traquer l’éclosion et la révélation du sentiment amoureux. Par ce trait commun, Croisière et La traversée amoureuse, plus que leurs autres œuvres, attestent combien Vita Sackville-West et Virginia Woolf ont recueilli une part de l’héritage littéraire romantique anglais. Virginia Woolf a célébré, du reste, avec ferveur les figures tutélaires de Jane Austen et des sœurs Brontë. 

Un fait, enfin, peut induire un nouvel éclairage sur le lien qu’entretiennent ces deux œuvres : Croisière est le 1er roman de Virginia Woolf ; La traversée amoureuse est le dernier récit de Vita Sackville-West. Naturellement, Virginia Woolf ne peut avoir écrit son œuvre en pensant à ce que Vita Sackville-West, qu’elle ne connaît pas à cette date, fera paraître 50 ans après. L’inverse n’est sans doute pas si évident.

Les deux auteures se sont en effet rencontrées en 1922. Mariées l’une et l’autre à des époux ouverts et eux-mêmes bisexuels, leur correspondance décrit leur amour passionné ainsi que leur même attachement à la littérature. Cet amour, qui peut s’épanouir parmi les membres du groupe de Bloomsbury qu’elles fréquentent, ne peut s’afficher avec autant de facilité dans le reste de la société. À cette époque, les amours homosexuelles, sur lesquelles la bonne société ferme pudiquement les yeux, se présentent comme de solides amitiés. C’est du reste en amitié sincère qu’évolue leur relation jusqu’au suicide de Virginia Woolf en 1941.

Passagers de la bonne société sur le pont d'un bateau de croisière

Les aléas de leur vie sentimentale et psychique ont-il influencé l’écriture de La traversée amoureuse ?  Dans une société très corsetée où, passées les extravagances de quelques happy few, vivre pleinement une relation accomplie de cette nature était impossible, s’agit-il d’un testament littéraire ou amoureux de Vita Sackville-West, délivré en mémoire de Virginia Woolf, de ce que fut leur histoire, de ce qu’elle aurait pu être ?

L’auteur, comme le lecteur, convoque l’émotionnel et l’intime. Aussi, peu importe que la transcendance esquissée par Virginia Woolf et Vita Sackville-West à travers Croisière et La traversée amoureuse soit mise à l’épreuve de la rationalité. Dans ce jeu de miroirs, rien n’empêche d’imaginer et recréer des lettres inconnues de Virginia à son amante et les réponses fiévreuses de Vita.  

 

Vita Sackville-West - Virginia Woolf

Vignette du document Mrs Dalloway

Mrs Dalloway

Woolf, Virginia 1882 - 1941
Vignette du document Romans et nouvelles : 1917-1941

Romans et nouvelles : 1917-1941

Woolf, Virginia 1882 - 1941
Vignette du document Croisière

Croisière

Woolf, Virginia 1882 - 1941
Vignette du document Lettres illustrées de Virginia Woolf

Lettres illustrées de Virginia Woolf

Woolf, Virginia 1882 - 1941
Vignette du document Oeuvres romanesques complètes. I

Oeuvres romanesques complètes. I

Woolf, Virginia 1882 - 1941
Vignette du document Oeuvres romanesques complètes. II

Oeuvres romanesques complètes. II

Woolf, Virginia 1882 - 1941
Vignette du document Une chambre à soi

Une chambre à soi

Woolf, Virginia 1882 - 1941
Vignette du document La  traversée amoureuse

La traversée amoureuse

Sackville-West, Vita 1892 - 1962