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La Traviata aux Camélias
Du don de soi à la rédemption

Violetta Valery dans la Traviata

1852. Giuseppe Verdi (1813-1901) est à Paris. Il assiste à la représentation d’une pièce qu’Alexandre Dumas fils (1824-1895) a adaptée de son roman publié en 1848, La Dame aux Camélias.

 

L’histoire fulgurante d’une courtisane, Marguerite Gautier, esquissée à travers les souvenirs et confidences d’un jeune homme de bonne famille, Armand Duval. Pour lui, elle a tout sacrifié, les ivresses et les plaisirs dans l’espoir d’un bonheur ô combien fugitif tant la jeune femme se sait minée par la phtisie.

Mais la morale bourgeoise triomphante du XIXème, incarnée par le père d’Armand, ne peut être offensée de la sorte : sous prétexte de ne pas gêner le mariage de la jeune sœur d’Armand par sa vie sulfureuse, Marguerite est priée d’abandonner son amant ; elle meurt peu après, seule et ruinée. 

Portraits de femmes

À travers cette allusion à son aventure avec Marie Duplessis, Dumas fils soupçonne-t-il qu’il offre au public une œuvre dont le souffle ne cesse depuis d’inspirer les émotions les plus profondes ? Celle de Verdi en 1er lieu. Frappé par la portée dramaturgique de La Dame aux Camélias autant que par la résonance avec sa situation personnelle – veuf depuis 1840, Verdi vit alors avec une cantatrice, Giuseppina Strepponi, hors des liens du sacro-saint mariage – il entreprend d’en faire un opéra. Son ami Francesco Maria Piave est chargé du livret. Marguerite Gaultier devient Violetta Valery, Armand Duval Alfredo Germont. Le 6 mars 1853, La Traviata (celle qui sort du chemin ou la dévoyée) est créée à la Fenice de Venise, avec Giuseppina Strepponi dans le rôle-titre. Un échec momentané. Un miracle depuis constamment renouvelé.

Sospiro e luce tu mia sarai

Tu seras le souffle et la lumière de ma vie

 

C’est que La Dame aux Camélias et La Traviata ont cette faculté magique de faire se rencontrer un rôle fascinant avec la flamboyance de celles qui n’interprètent pas mais incarnent. L’allure diaphane de Sarah Bernhardt. La densité mystérieuse de Greta Garbo. La vibration d’Isabelle Adjani. L’onctuosité de Montserrat Caballé. La virtuosité de Joan Sutherland. Sans oublier le génie expressif électrisant d’une Maria Callas en état de grâce. Marguerite et Violetta prennent chair à travers des femmes elles-mêmes hors normes, dont la vie, à l’image des héroïnes de Dumas fils et Verdi, se réalise dans le don de soi.

Sarah Bernhardt dans la Dame aux Camélias

 

 

 

Splendeurs et misères d’une courtisane

Chacune, à sa manière, questionne le destin de cette femme, de la Femme. La condition sociale de l’héroïne met en exergue, non sans cynisme chez Dumas fils, la corruption du corps, vendu à l’homme pour son plaisir exclusif. Ce corps est revêtu d’apprêts à travers une codification acceptable par la société : Marguerite agrafe à son corsage des camélias pour sortir en ville, alternant camélias blancs, signe de disponibilité sexuelle, et camélias rouges, lors du cycle menstruel. Dumas fils livre une peinture crue et socialement engagée du demi-monde où l’argent domine. Il dénonce l’hypocrisie des valeurs morales de la Monarchie de Juillet, symptomatiques d’une réaction à l’esprit libertaire hérité de la Révolution. Elle est le prototype des grandes lionnes qui vont défrayer la chronique sous le Second Empire et à la Belle Époque. Verdi assume tout autant cette critique sociale de son temps, exigeant la contemporanéité de la mise en scène, fait rare à l’opéra à l’époque.  

Marguerite-Violetta est donc avant tout un être de chair et de sang à qui la maladie intime une urgence de vivre et d’accomplir sa destinée. Au 1er acte, suite à un malaise, Violetta ne se rappelle-t-elle pas à sa propre réalité, celle d’une cocotte, celle d’une condamnée : Gioire, di voluttà nei vortici perire (jouir, périr dans les tourbillons de volupté…) ?

S’il évoque de manière plus feutrée la débauche, l’opéra de Verdi semble à des yeux contemporains porter une vision plus profonde et sentimentale que l’œuvre de Dumas fils : Armand Duval ne projette jamais une transgression des règles sociales afin d'épouser Marguerite. De même, son récit est motivé par une culpabilité morbide liée à la mort de Marguerite (la scène d'exhumation du corps de la courtisane hante Armand). Verdi consent aux héros masculins une dimension plus tendre en offrant à Alfredo, accompagné de son père, de revenir in extremis accompagner Violetta dans la mort. Le fils fait triompher un amour romantique, le père l’embrasse comme sa fille et se repent du bonheur qu’il a empêché.

Le principe narratif n’est pas étranger à cette différence de point de vue : La Dame aux Camélias donne la parole au narrateur et à Armand Duval, une vision qui reste d’essence masculine, si l’on excepte les missives de Marguerite à la toute fin du roman. Traviata se concentre sur la perception de Violetta. Hormis la rencontre entre Germont père et fils, Violetta est en scène d’un bout à l’autre de l’œuvre. Verdi fait montre à son égard d’une sensibilité et d’une empathie totale, ainsi que d’une pénétration peu commune.

La Traviata de Verdi - Violetta Valery et Flora Bervoix

 

L’envol sacrificiel et angélique

L’enjeu ultime de La Traviata n’est pas de révéler une quelconque teneur féministe ou édifiante. Certes l’opéra évoque la trajectoire d’une femme, de Violetta-la-jouisseuse à Violetta-la-sauveuse. Giuseppe Verdi discerne en elle à la fois le drame propre à une femme et son universalité, sa modernité et sa transcendance. En cela, il compose une œuvre plus complexe et plus émouvante que la satire sociale de Dumas fils.

Naturellement, Verdi porte en lui une culture italienne très marquée par la religion. Rien d’étonnant donc à ce que le cheminement de Violetta revête une dimension angélique et christique. La force sacrificielle est mobilisée au profit d’un désir de rédemption : Violetta s’arrache à sa condition pour accéder à une forme de salut. Vaincue par les conventions sociales et par la maladie, l’héroïne triomphe sur le plan spirituel, auréolée d’une noblesse de cœur et d’âme. La reconnaissance que la société lui a niée, le ciel lui offre.

La palpitation verdienne se tait, le camélia se fane, un lys éclôt.

 

Sempre libera...

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La Traviata : opéra en 3 actes

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La traviata : opéra en 3 actes

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La Dame aux camélias

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La Traviata : scènes & arias

Verdi, Giuseppe 1813 - 1901